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Lost Highway



Devant moi régnait une cathédrale gothique : ses deux grandes tours d'un gris albâtre me rappelait aux nuages d'un orage de fin du monde. Des ferronneries noires et blanches semblaient sortir des pierres comme des flèches qu'une armée aurait lancées contre l'opium divin. Pointues et longues, j'y voyais déjà les corps empalés un à un, sordides, des épouvantails en rubis. En levant la tête, j'apercevais à peine le toit du ciel, qui se confondait si bien avec l'édifice que les deux semblaient ne faire qu'un. Malgré des éclaircis et des nuages clairs, malgré l'été et le soleil bienveillant, je sentais comme une main de fer qui compressait mon coeur lorsque je franchis la porte d'ébène de la cathédrale.
A l'intérieur, des emprunts d'encens, et d'autodafés. Un prêtre m'accueillit, et sa robe se noircissait devant mes yeux ; comme une cigarette qui brûle, elle devient brune, et ses bords incandescents et rougis par les flammes mortes contrastaient avec les yeux cendrés de l'homme. D'un sourire macabre - un air d'homme mystère Lynchien - il m'accueillait et me guidait dans son antre. Les vitraux étaient de couleur très vives, mais si opaques que la lumière semblait bloquée par un mur de béton ; ils représentaient souvent des animaux féroces, virils. Face à eux, des cygnes et des souris qui tremblaient, une dernière lueur solaire dans le regard. Mais toujours un nuage passait et tuait toute intensité sur les vitraux quand mon regard se posait sur eux. Les murs qui les entouraient étaient froids, si froids qu'on ressentait les vibrations glacées du marbre sans même les toucher : mes poils se hérissaient et mes membres suffoquaient et l'air devenait irrespirable, comme au sommet du plus haut mont. Les bancs de prières, quant à eux, n'étaient que des racines d'arbres déjà morts, fatigués, et nul n'osait s'asseoir de peur que les lianes s'animent et ne viennent à happer les jambes des pieux. Mes yeux sensibles, larmoyants par la fraîcheur, souhaitaient rentrer dans leurs orbites pour oublier cette ambiance morbide et ressortir sur le parvis de la cathédrale, dehors, visiter les passants et les sourires dans leurs pommes. Mais le prêtre continuait à me guider, attrapant et serrant mon avant-bras de ses doigts gras et moites. Il m'amena dans une pièce aux allures de catacombes, et mon coeur oublia de battre, et mon esprit perdit ses sens et mes sens n'existaient plus ; que le froid, que l'horreur, que le vomi dans ma gorge. 
Dans cette petite pièce, apposée sur un mur pointu qui fait honneur aux voûtes creuses et hautes de Babel, une toile de la crucifixion de Jésus trônait ; contrairement aux habituels représentations de la scène, Jésus ornait le sourire de Mona Lisa et fixait de ses yeux entièrement noirs et vides dans la direction de la porte que je venais de franchir. Droit dans mes yeux. Droit dans mon coeur. Des millions d'invisibles arachnides sortaient de son regard et me parcouraient, me démembraient de l'intérieur, montaient sur mes jambes soudain nues et crevaient mes yeux, violaient ma bouche, s'insurgeaient dans tous mes orifices, en créant de nouveaux sur mon dos et mes cuisses. Et mes poumons noircis me firent tomber par terre.
Je ne me rappelle plus quand je me suis réveillée pour la dernière fois ; cela fait des années, des siècles ou des secondes. Comme Tantale, je subis le même spectacle depuis que mes yeux se sont rouverts, et je les arracherai de mes mains si je le pouvais. D'un maléfice ou d'un supplice, je ne distingue plus rien. Devant moi, continuellement le même spectacle. Une femme blonde et nue, virginale dans sa grâce, se retrouve les épaules ensanglantée par les sabots d'un cheval qui appuie son poids sur elle. Je vois ses larmes, j'entends ses pleurs, je gémis de subir ses supplications. Le cheval la salit dans tous les sens possibles. Et elle pleure, inneffable. Et je voudrais crier, délier ses chaînes, relever son visage et l'emmener avec moi. Mais mon corps ne me répond plus. Un homme, à ma gauche, la regarde plein de désir et d'envie. Il tient dans sa main gauche un long fouet en cuir. Chaque seconde porte le sceau d'une flagellation obscène.
I can see whispers in your hair, and they're running like horses through the wind. Why don't you just grab them like you grabbed mine a few nights ago ? They are just pretending, don't patronize them. It's all about love, it's all about farewell. Once you talked, twice we walked. But nobody saw us wandering under the sandy waves. I forgot your perfume, and the glass of your wine. My nostril is blinking, looking for you. But anywhere is far too bright for me.

La Ville Sourde



Je me rappelle tes pas lents dans la rue, qui cliqueti-cliquetaient sur les pavés. On les entendait depuis l'alcôve sous laquelle je te regardais ; tu semblais tout perdu mais fier d'avancer, tandis que mes jambes stoïques t'admiraient. Fatiguée dans ce village sans nom, je t'ai demandé une courte pause sur un banc - en vérité, je souhaitais juste une litanie de silence, puis ma tête sur ton épaule - et nous nous sommes assis. Le banc était frais malgré la chaleur du mois d'août qui faisait tourner ma tête. Situé dans un petit parc à l'aube des jeux d'enfants, il semble esseulé sous son lampadaire éteint à deux heures de l'après-midi. Je ne sais plus combien de temps nous avons passé ainsi. Je posais ma main sur l'accoudoir, comme on caresse un chat rutilant, et je fermais les yeux sur ta respiration. Tu tournais les pages d'un livre et, en suivant mon ouïe, j'en déduis un recueil de poésie que tu n'appréciais pas trop (tu sais, ces pages qu'on tourne vite, sans se délecter de la lecture, d'un coup, avec des doigts nerveux, secs comme des bâtons.) Les voitures commençaient à circuler dans les rues quand j'ai senti ta main sur mon épaule, qui m'arrache au sommeil comme une peau morte qu'on étire lentement. "Tu t'es endormie je crois" me dis-tu. Mais l'heure à ton poignet ne ment pas, et j'aperçois déjà une lune entre deux nuages au loin, au dessus des toits noirs des maisons. Tes dents claquent et je prends peur de tes tremblements. Il fait froid désormais, toute ma peau aride et sèche s'est transformée ; bleu et rouge comme une flamme. Et devant nous, des lucioles électriques. Elles nous guident dans les allées, comme les esprits de la forêt. Et le ciel tonne, et la pluie gronde, et l'orage sent fort comme un moulin à poivre. Je me mets à courir pour éviter de tomber malade, j'en oublie ton asthme et tes cuisses fatiguées ; je cours dans la rue, entre les lames liquides et glacées, limées comme des couteaux. Puis soudain je me retourne pour te voir, et ma robe encore un peu sèche, vient tourner et se mouvoir gracieusement ; puis claque l'air comme un fouet en velours. Comme une enfant, soudain, je tourne sous le ciel, je m'étourdis, et je sens ton regard abruti par mon enfance qui se pose sur mes chevilles. Elles tanguent de plus en plus vite et je ris, et je ravis ta main. "Dansons, ici, maintenant !" 
Ta peau humide épouse mes paumes moites. Je sens dans tes mouvements gauches un certain malaise, et j'en ris encore - je ris beaucoup avec toi, même quand tu ne voudrais pas, mais j'ai le coeur qui rougit et les yeux qui pétillent et ta présence qui brille ! - alors je continue. J'épouse ta tiédeur et je voudrais pleurer. Mais la ville me devance et elle pleure devant nous, sur nous, partout. Des larmes qui me salissent un peu. J'essaie de les prendre et de dessiner avec mes doigts, dans le vide et l'irrespirable de l'être. Mais c'est une encre qui coule vite, et les silhouettes deviennent vite des monstres informes, amorphes, dont le coeur noir se répand aux pieds comme une boue ignoble qui ne sèchera jamais. Et ces monstres me terrifient, je voudrais sauter dans des bras amis pour m'éloigner d'eux ; mais les bras deviennent tous flasques et inconsistants. Je me retrouve cramponnée à une barrière en métal vert, et j'ai peur si peur, alors que nous dansions. Est-ce que tu sens mon coeur là, des battements comme du verre qu'on a écrasés, des os qu'on piétine, des yeux qu'on perce lentement avec des vis et des vices qui nous souillent la peau ? Est-ce que tu le sens, ça, quand mes paupières se ferment ? Tu entends, du moins je l'espère, mes silences rauques, fumée dans la gorge rouge. Puis mon crâne qui danse un tango avec mes peurs, et qui trébuche maladroitement. 

Au réveil, une odeur d'orange sur ces draps blancs me laisse rêveuse quelques minutes. Lorsque j'ouvre enfin les yeux, j'aperçois ton pardessus qui git là sur une chaise. Vide de toi, il me semble tout à coup sans intérêt, sans forme, sans couleur. Il s'égoutte de toute volupté, de toute la vie et l'extase que ton torse y incorpore. Ce n'est plus que la peau morte d'un serpent, à peine bonne à contempler mélancoliquement. En pensant "il y avait de la vie là-dedans un jour". 

Toi tu es parti chercher des croissants, comme tu es parti en chercher pour d'autres filles, et tu le feras encore des dizaines et des centaines de fois. Mais ce matin, c'est moi. Et je souris d'être un chien mouillé que tu as raccompagné dans sa niche. Sur un bout de papier près de la commode en bois, je ressens ton écriture, comme du braille sur la soie ; elle me pique les yeux, elle griffe et ma peau et mon sang. D'un bleu sombre comme les feuilles d'automne qui se meurt en hiver, tu m'as écrit "La beauté s'entend avec la nuit."

Oltremare


J'entends des appels à l'aide qui se coincent dans la gorge, qu'on regrette de penser, qu'on refuse de crier. Ce sont des verres vides qu'on tente de jeter aux visages des gens. Mais l'eau ne les atteint pas. Ils regardent le fond transparent et, à travers, le torse battu par le coeur. Soudain esseulés. Et l'univers tangue quand on en est le centre, car il n'est pas droit il n'est pas juste. On lui souffle dessus en espérant que cela suffira ; mais ça ne suffit jamais. 
On danse, on vit. La lumière se fait blanche comme des cheveux mûrs, qui tombent et tombent de leurs branches. Si beaux dans leur sagesse. Puis la tête s'éclate sur le carrelage, et la foule te regarde. Elle t'emporte, elle te traîne. Folle farandole à la manière de Piaf et sa voix grave de rouge-gorge qui a trop fumé. Une main se tend vers toi, mais tu ne peux lever ton bras pour l'atteindre. Et tu sens tes muscles qui sans effort tombent dans le coma et, inconscients, soufflent et respirent. Enfin. Mais on te lève encore, alors que la position allongée sied à ton âme, tes paumes s'étirent et se referment. Les étrangers, plein de bonne volonté, regardent les muscles sur tes os ; mais seuls tes os semblent encore être des ailes, des trampolines pour tes idées. Et les vêtements cachent la mort, puis la nuit abrite la vie. Les sourires suffisent. On montre les crocs et tout le monde est content. Mais les aliments fondus sous la langue, comme une bave acide qui brûle sous l'épiderme, se font cracher, boules de poils consistantes, vomissant sur le parquet. Les soupirs nocturnes. Et moi.
Mon sang, comme une boucle dans le bas-ventre, arrache ma peau. Je sens des mains qui tremblent ; les miennes ou d'autres ? Le vent qui court entre mes poils hérissés est agréable, suit son cours. C'est une rivière qui coule sur et sous mon épiderme. Saute sur mon ventre rebondi un monstre mignon. Il bat ses cils et me charment, mais rien n'y fait. Mes cuisses porteront un jour les fesses d'un autre, deux lunes rosies dans lesquelles j'aurai soufflé mon âme. Une femme déesse qui crée d'un argile mou et blanc : voilà tout. Du sang naît la vie, mais la vie n'est pas tout. Ce seront des vagues de soupirs, des cris enragés et une pompe battante : je veux entendre une percussion, une batterie puissante et lente, une chanson qui m'emballe le coeur comme un homme l'aura plastifié et accaparé avant. L'Amour n'aura pas vitrifié mes sentiments, ni flagellé mon dos. Mais de clocher en clocher, tous mes fils restent perdus ou coupés. Les nuages traversent mon chemin, bloque ma voie lactée comme une voiture mal garée. Mon passage se retrouve au carrefour des mondes ; un soupir me pousse à gauche, une bise vers la droite. Une tornade devant moi semble m'appeler pour me dire de m'en aller. Mais qui l'écoutera, de moi ou de toi ? Qui laissera battre un corps dans le vide ? Et s'envoler vers l'orbite profonde. Un oeil omniprésent frappera mon regard et mes hanches pour vivre l'évolution, la révolution perpétuelle du monde. Un cri, un souffle. Quand une salle blanche sortira de la mort un être de mon ventre, je penserai à toi, à eux, à tous ceux d'avant et d'après. A tout ce qui a crevé mes yeux et mon ventre d'amour et de désir. Je penserai aux vagues de reins, aux coups de train lancés par des rails de sourire à défaut de cocasses regards. Puis je regarderai cette petite lune à l'oeil humide, une affiche de Méliès qui se lèvera et couchera. Puis je penserai à l'horloge, aux aiguilles longues et courtes. Au Soleil dans l'ombre. 
Je n'ai pas assez dit.

Peut-être que je viens de laisser mon coeur sur le trottoir, ou de le trouver sous la lumière d'un lampadaire. Mais c'est la même chose, et peu importe où il se trouve tant qu'il bat. Et je ne veux plus savoir quel est le sujet de mes mots, quelle importance. 
Mes yeux ne sont que deux mondes qui regardent à l'opposé, l'un droit devant lui et l'autre sur les côtés. Un regard à l'affut de tous les détails de l'univers, des moindres séismes, un grain de sable qui s'écoule et c'est ma main qui sursaute ; un tremblement amer qui surgit. Je cherche des orbites, des satellites en fuite. Des échappées belles et langoureuses qui se réunissent dans les bois où d'autres pas ont passé et trépassé, pas mesurés. Et quand mes yeux se ferment, quel monde, quelle odeur ! Nul ne sait car mon esprit est ailleurs, mon esprit s'est évadé il y a quelques années, ou quelques minutes. Tout revient au même car je suis ce fluide mouvement, cette grâce en exergue qui mime la beauté, mais qui n'est que laideur, que substitut. J'ai vécu tes nuages noirs, tes poisons bleus ; mais je ne retiens de la mer que ses vagues. Qui aura pour mes mots des soupirs assez longs, pour balancer ces phrases qui n'en finissent plus jamais, à la renverse ? J'ai vibré sous l'averse, et c'était doux, c'était si clair soudain. Le bleu du ciel m'apparaissait et je levais la main, comme un extraterrestre, priant pour retrouver ma maison. Là-haut. Depuis tous les toits du monde, je ne l'ai jamais approché de si près. Et voilà qu'au niveau 0, les étoiles m'ont souri, m'ont accueilli. Et tu marchais, et tu étais beau. Et j'ai navigué loin de toi parce que j'avais peur, si peur. J'avais peur de tes mouvements, mais surtout peur des miens ; peur de mes pieds trop sales pour marcher près des tiens, peur de mes hanches trop larges qui ne suivaient pas ton rythme. J'étais terrifiée à l'idée que mes poignets tremblent et que tu n'en sois pas heureux. La lune me regardait, les vagues me parlaient, le sable humide tentait d'envahir mes narines, je sentais sous ma langue la mousse d'une bière qui claque fort, et ma peau touchait ma peau, éperdue. Epanouie. Loin des affres des cités roses, des rosés sifflants qui se vident dans les coupes. J'ai feuilleté le livre des signes quand tu regardais ces autres silhouettes, et je baignais dans la plénitude d'une jalousie douce et punissable de la plage blanche à l'infini. 
Alors j'ai regardé vers le ciel, et des fils se tendaient. Les pendus au milieu des astres me regardaient aimablement ; leur bienveillance me réchauffa le coeur, qui battait comme mes paupières ivres. J'ai regardé dans ta direction, allongée. Et tu souriais, pour rien du tout, en écoutant une mélodie de fin du monde. 
Et puis, tu sais, le temps s'est tu.
Tes cris, le roman de ta vie.
Lancés dans le vide, je les écoute. Tu me murmures dans l'oreille tes pleurs absents et j'appuie sur tes yeux et ton coeur pour presser tes peurs comme un fruit trop mûr. Un jus acide s'épanche et s'élance sur mes joues, procuration des tiennes, empreints du même sel que la mer. Soudain, j'écris ton poème. Distillé par mes veines, il bat la mesure. Et l'horreur n'a de pareille qu'en ce lieu si sordide où je découvre ton absence, nue et pure comme une peau vierge de bleus, mais rougie par le froid.

Sous l'écume


J'ai tricoté les 400 coups de minuit avec les aiguilles du clocher. La saveur des étoiles me coule entre les lèvres comme un navire qui échoue. Je suis une larme qui déborde du vase de Pandore, sa boîte écartelée et chavirée, éclatée, vidée contre un rocher. Je suis salie sous la lune blanche. Je suis cette poussière sur le tableau, qui vient briser l'harmonie d'un coup de poing sur les touches du piano. Et surgissant de mes entrailles, mon monstre porte le nom de celui de mon ventre, cet enfant gâté qui m'étire les poignets et l'esprit. Une carie sous mes ongles vient déchirer ma peau, l'ouvrir comme un paquet cadeau. Mais surprise : le carton est vide. Remplie du silence qui me définit, mon carton n'est qu'une boite maudite éviscérée. Et mes nerfs gisent sous l'écume.

Anya

Au dessus des nuages
Comme une déesse absurde
Je me sens aveuglée par la lu-
mière des anges qui m'entourent :
Un grain de poussière dans l'océan,
Qui joue au grand requin blanc.
C'est un autre type de monstre qui m'habite
Un monstre joueur, loquace,
Un monstre à soie.
Ma morale le coince, le tabasse dans un coin de mon âme.
Mais elle devient perfide, aussi sale que le monstre :
Anya saigne. Anya jouit.
Sa douleur et sa joie se vivent comme deux voix d'un même concerto,
Une harmonie, une gymnopédie désaccordée.
Je la sens apeurée par mon rythme de vie. Elle me dévore de l'intérieur : ses dents rongent mon coeur, de la taille de tous mes organes. Mon esprit ne vit plus en paix avec mon semblant de mur intérieur. Je découvre un coeur à moi. Celui qui n'est pas dévoué. Je sens dans mon ventre un fantôme qui tape, qui cogne, qui veut s'extirper de mes entrailles.

Mais cette fausse couche me tue.



L'amour à deux, c'est drôle. Dans le Tu, il y a toujours un Je. Toujours un rapport à soi-même. Toujours soi, dans l'autre. L'amour avec un grand A, ce ne serait pas celui qu'on dit aux autres, celui qui n'invoque ni soi, ni l'autre ; mais l'audience du long-métrage ?

Il est beau comme l'hiver, et frais comme l'été. Sourire vampirique, et regard de vin.

Je ne te parle pas de toi, car tu te connais, je te connais, nous connaissons les je de l'autre. Mais au-delà, en dehors de la pièce blanche et verte qui construit ma bulle, au-delà du savon poli qui salue la fenêtre ; il y a quelque de chose de doux et chaud au coeur.

Pandore

Je suis Pandore, enfermée dans sa propre boîte. Camisole laineuse et bas de soie. Emportée, violentée par les vents d'Eole, violée par les cris des morts qui soufflent à mon oreille ; je danse un pas de deux avec mon ombre, trinquant en silence à la fissure sur le verre de ma pantoufle. J'avorte au bar ma jeunesse perdue, on y entend un cri qui se mue dans l'aiguë de la nuit. Puis le silence, mélodie de ton absence, parsemé du bruit des pas du vide que j'enfante. Tu es mort avec moi comme on fait une fausse couche, et j'ai mal désormais.


Aparté.

J'ai envie de poser le point final. D'arrêter.
Quel ange peut sauver de la déception perpétuelle ? Je regarde les étoiles d'en bas et les envie si fort. Lampadaires de la nuit, elles guidaient mes rêves. Vénus, malgré son froid polaire, réchauffait mon coeur contre toutes les stalactites du monde. Mais d'intouchable à porcelaine, il n'y a qu'à tendre une main ; et voilà l'ouvrage de mes années qui se brisent sous le vent. Des morceaux de peau blanchie, lessivée, pendent. Un tendon démodé pour unique raccord au corps, je les entends entonner le chant des gratte-ciels. Vouloir toucher l'infini, l'éternité, l'horizon. Je frissonne à l'idée de ces souvenirs si chers. What's wrong with me.
Ce que je trouve étrange dans cette société, c'est l'habitude cuisante que notre coeur possède à être en désaccord avec notre esprit. Depuis quand est-on supposé être heureux lorsque notre raison et nos sentiments sont en désaccord ? Voilà ce que je pense, voilà ce qui m'effraie. Je véhicule l'espoir sur son petit nuage en oubliant de faire voler le mien. Les particules d'eau qui le composent se retrouvent au sol, dans des lacs sublimes, profonds et sombres. Au lieu de ça, je lève les yeux vers l'infini et cherche à accrocher mon regard à son bout. Quel dialecte dois-je parler pour qu'enfin ne soit pas antinomique mes pulsions et mon supposé bien-être ?
Quand je vois un chemin gris et poussiéreux se présenter devant moi, il est celui que je choisis. Peu importe le carrefour qui m'est amené sur un plateau, qu'il soit d'ambre ou d'or, je choisirai toujours d'en sauter pour trouver mon sentir battu par les vents et les monts. Je ne veux pas de ces parfums exotiques à base de concentré, je ne veux pas de ces couleurs criardes qu'on a su recréer, je ne désire plus ces fils à mes poignets enlacés, je ne demande de l'humanité que sa sincérité. C'est dans cette utopie pour enfants que je noie mes idées d'adultes, errant dans la cité de mes rêves débiles.

Des visages mesquins semblent cachés dans les nuages, cassés comme des images polaroïds trop longtemps restées dans le grenier. Ils nous regardent depuis là-haut, derrière leur papier noirci. Leurs lunettes sont sales, des carreaux, des fenêtres poussiéreuses leur servent de miroir à blasphèmes. Mais cela t'importe-t-il encore ? Je me rappelle cet après-midi où le monde a continué à tourner alors que je lui ordonnais de se taire. Mais depuis quand la terre écoute-t-elle ? Rappelle-toi enfin, car bien qu'elle n'écoute pas, elle parle beaucoup, et son vent léger devient vite tonitruant, aussi assourdissant qu'un ventre et sa complainte à la faim. Il y avait cette jeune fille et ce jeune homme, sur un jeune banc en face d'un jeune lac. A jeun mais ivres tous deux, ivres tout d'eux. Il lui lisait les grands poèmes qu'il avait annoté sur son papelard délavé et elle écoutait lascivement. : « Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète.. ». Elle poussa un soupir lent, lâchant des lucioles glacées de ses lèvres. « ...Que ta voix ici-bas doive rester muette. » Et d'un sursaut soudain, rappelle-toi ses cheveux qui se sont soulevés comme une vague quand elle a quitté le banc et de son index gracile qu'elle posa sur tes lèvres (tu te rappelles la texture de sa peau, n'est-ce pas?).. ! Elle abaissa les paupières du jeune homme, elle lui implora de se taire. Et dans leurs têtes en échos résonnaient la suite de ce poème : des vers comme des bougies dans une lampe brisée.
« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. »
Cette ligne d'électrocardiographe vibrait longuement sous les paupières fermées des amants d'autrefois. Les sons reposés, quand le bois du banc ne grinçait plus, quand le vent ne venait plus froisser les cheveux nerveux, quand le clapotis des effets du lac ne tintait plus ; quand la vie sembla s'arrêter, quatre lèvres se rencontrèrent fébrilement. « Alfred de Musset, non ? » puis elle s'enfuit tout à coup, courant à travers les saules pleureurs, se cachant derrière leurs longs et vieux cheveux.
Tu sais, quand je suis partie, je ne pensais pas que tu me suivrais. Tu étais si éloigné de la réalité que je ne pensais même pas que tu ouvrirais les yeux si vite. Mais my dear friend, je m'étais vraisemblablement trompé, car ton ombre a fusé pour rejoindre ce corps et cette robe blanche. En Pocahontas des temps modernes, elle a fauché les âmes des branches pour les emporter dans ses poches, les garder près d'elle. Elle anime la nature d'un clin d'oeil amical. Et le jeune garçon l'a suivie, fusillant d'épines disgracieuses son pantalon en lin. Ce gris Cédric qui valsait entre les feuilles, je le revois encore. Nous entamions soudain un jeu de chats où chacun était souris. Aux matins des aubes, tu mêles ancholies ; c'est un délicieux jardin cuivré qui gît sous les racines du saule qui nous servaient d'oreiller. Te rappelles-tu les corolles de ma robe qui faisait l'anguille dans l'eau du vent ? Tu caressais son bord comme un fruit délicat qu'on ne veut briser car le jus nous électrocuterait. Tes regards si doux, tes ombres si blêmes, tes gestes si lents.
Cédric jetait mes.. veines aux vents. Tous mes souffles, tu les emportais dans ta boîte de Pandore. Je collais mon oreille contre l'ébène coupé et, à travers la sourire, je pouvais entendre des rires virevolter, emportés par des brises mouillées.




Deux sons qui scintillent dans ma gorge, qui frétille à l'oreille comme le vent dans des cheveux. Deux sons simples me brisent la gorge, et ces marques sur mon cou sont des éclats de ma voix qui m'ont écorché sous les cris, écartelés les membranes du coeur, les artères implosant sous la pression de mes tripes. J'ai souvent regardé par la fenêtre en espérant voir l'horizon vide. Mon seul souhait en ce monde est désormais de le remplir de mes larmes, de mes cris esseulés, de mes cris qui prouvent mes sentiments et qui par eux seuls peuvent me donner une raison de vivre.
Descartes disait "Je pense donc je suis". Gaspard Proust, "Je pense donc je suis mais je m'en fous". Corrigeons les malentendus : je ressens donc je suis, je crie donc je suis. Je mets mon âme dans ma vie et ma vie dans mon coeur. Le tout dans mon âme contemplative du monde. Sans monde, je ne suis pas. Sans coeur, je ne suis plus. Sans âme, je n'ai jamais été.


Tandis que mes yeux fermés offrent des rideaux de couleurs à ma pensée, une image se dessine peu à peu : j'entrevois dans le noir une forme distincte, un corps qui flotte dans l'air. Les contours sont bien nets, j'aperçois mes traits enfantins. La tête face au ciel, j'ouvre mes yeux grands comme des flammes blanches. Mon dos est droit, à peine cambrée par la chute qui n'en finit pas. Cet espace noir, vide, neutre, semble créer une gravité certaine qui m'attire vers le sol, encore et encore, et qui force à mon corps à cette position de l'endormie. Je porte une robe blanche, dont les légères voilures se lèvent face au vent que je crée, comme pour me sauver de moi-même, et pourtant toujours je sombre vers la fin, vers le début, vers ce qui m'attend en bas. Et bien que mon corps soit là, je me sens invincible, légère comme un esprit sans peau, sans muscle, sans os. Je me sens inexistante et pourtant plus en vie que jamais. Dans ma chute glacée, je suis inconsciente, je pense mais je n'existe plus. Je suis un corps qui bouge à peine et dont les membres un à un perdent leur force. Je suis une plume qui, au lieu de virevolter gaiement comme une feuille d'automne, comme une caresse de décembre, annonce son arrivée par grands coups de tonnerre. J'aperçois sur mes côtes des effilures de satin.
Et la vitesse s'accélère soudain ; mes cheveux commencent à étouffer mon visage, les mèches époussettent mon cou avant de l'enserrer, comme un meurtrier consciencieux. Je n'arrive plus à respirer mais je le sens à peine, car mon corps ne compte plus. Peu m'importe la beauté, peu m'importe la vie, tant que j'ai l'esprit. Tant que mon âme est légère, si légère.. si, si, si. Si flottante comme une ombre, une ombre qui éclaire une vie de son existence même. Et cette ombre soudain,
Retombe dans mon corps, l'enfonce dans le lit qui me soutient, m'enfonce dans le vide de la vie qui m'entoure, qui n'est plus de la vie, qui se lève en soubresaut. Mon être respire, difficilement. Le souffle coupé, il tente de comprendre ce qu'il se passe. Le réveil lui est brutal : les mains tremblent, les muscles sont contractés comme des tombeaux, les orteils tendus à la manière des vieilles femmes. Mes yeux, ouverts si brutalement, sont envahis par des faisceaux de couleurs de tous côtés et ne savent plus où regarder ; alors, ils se ferment à nouveau. Mon âme flottante n'existe plus vraiment, mon corps a pris le relai et, de tout son poids, il m'enfonce dans cette existence matérielle. Thanatonaute de l'irréel, somnianaute, voyageur du rêve, l'esprit en aparté, seul face à soi-même, seul face au vide. Tout en me rendormant, je replace délicatement les mèches de cheveux qui traversaient mon cou.
Quand ces montres légitimes résonnent comme des clochers à l'ombre des grands fleuves, le vent apprend à souffler ses sonnets dans mes armes de veuve. J'ai le coeur en cent glorifiés matelots, qui sensiblement s'esquintent et s'arriment au port de l'hybris. L'hystérie s'abime sur mes côtes, qui sortent de mon corps comme des Titans osseux. Ils cherchent à se montrer, à se faire décadents dans un monde pédant, mais ne sont que laideur, que raison funèbre. J'ai oublié les affres de mes muscles, de mes bras aveuglants qui beuglent à tous les coins de rue : "Je suis là, regardez-moi, ne suis-je pas assez belle ?". Blanche-Neige des quartiers, j'ai perdu la pureté, j'ai perdu la blancheur, j'ai perdu la beauté.
C'est une brise dit maculée qui siffle dans mon oreille aux allures aristocrates. Ma bougie interne semble y crépiter comme un feu de bois : je désire les arbres d'un monde que je n'ai pas connu. Ils vibrent sous ma peau, mes ancêtres me l'ont enseigné. Le goût de la vérité se fait amer sur mes papilles, et mes iris brisent tout songe, idée enceinte. Rien n'est vrai dans ce monde présent où le sens est un faux, où la vie ne s'écoute. Si ce n'est la peur rongeant la peau, l'absinthe rongeant le beau, l'humain rongeant l'écho. Mords mon coût, vie, car mon existence est un songe que j'ai payé trop cher. Reprends ses organes frémissants qui ne demandent qu'à humer le gazon.
Tout. Tout pour une étreinte humaine, pour une écume belle, devant laquelle le monde-même saurait se faire muet.

Let's go out into the woods and let the wind in the pines be the blood in our veins. The drumming of hooves will be the thrum of our hearts, the snow on the ground shall be the coat of our skin. And once we are filled and whole in our wildness, let us sink naked to the earth and release our souls to the air. Our bones will carve into one another as our fingers paint landscapes on flesh. I'll bare my teeth and grasp your hair and let you know what animals are made of. I then will feel your hysteria under my skin.
The wind whispers our names, and the sea breathes us in. Our names shake the trees and cause the leaves to drift down from the canopy and join us laying in the grass. They are our sheets, our fallen autumn sheets. The trees become bare, and snow blankets the earth and covers us in its beautiful wintry grasp. It melts, and carries us into the streams and rivers and finally into the ocean. We sleep amid the water flowers, we swim amongst the waves, naked and floating, tangled like seaweed at the bottom of our World.

L'hiver de Terre


Des flocons délicats se posent sur mes cils, je les sens développer mon aphasie. Ma bouche s'ouvre mais seul un silence givré en sort. Que se passe-t-il dans mes cordes vocales, stalactites d'ivoire au chant nacré ? Quand ma gorge se chauffe, les gouttes coulent sous mon palais et mes yeux.
De mes ongles argentés, je dessine dans les nuages des désirs, des souffles, des mondes cotonneux comme mes vies nocturnes. Les ampoules s'allument au passage de mes doigts, étoiles enfermées dans des cages en cristal. Les dieux ont soufflé sur mes monts des cieux clairs et parsemés de plumes arrondies, qui caressent ma peau comme des bras chaleureux réchaufferaient mon cœur. J'encaisse le froid qui pique mes pores, comme une voiture percuterait un arbre sur un boulevard rural. Que fait l'homme lorsqu'il entend des muses, des sirènes de glace, qui nagent vers lui ? Il plonge avec elles et se congèle le coeur, qui arrête de battre sous une eau de linceul.



Look at me, I'm sobbing like a child.


Mes vies grésillent sous ma peau, j'apprends à disparaitre en contemplant l'horizon. Cette soif indistincte dans mon antre se fait de plus en plus présente, et je lance au ciel mes supplications. Il est bleu aujourd'hui, blanc à tour de bras, des nuages mondains et arrogants le couvrent de leur eau. Il m'offre la fraicheur que je hais la nuit, il m'offre la lumière que je hais le jour, il m'offre les flaques sur les trottoirs, que je hais mon reflet. Les bougies sont ma seule compagnie, leurs flammes tangue et me rappelle la danse qui me transporte, m'a transporté. Je les allume le soir, éteins la lumière, et attend en regardant les feuilles blanches, les feuilles jaunies, rougies par la fureur d'écrire, la fureur de vivre, la fureur de mourir. J'ai toujours ce trou grandissant qu'on perd, comme une toile de peinture dont on ne perçoit plus la forme tant sa grandeur nous éblouit. Je ne sais ce que c'est, c'est noir, c'est gros, c'est lancinant, c'est répété, c'est latent, c'est vivant. C'est trop vivant, ça ronge, ça brûle. Ca m'agace chaque jour, chaque nuit. Les radiateurs sont allumés, la couette sur mes épaules, sept bougies pour seule cheminée, mais j'ai toujours froid.



2 :

La musique dans tes oreilles s'amusent à chatouiller ton coeur. Tu la laisses se glisser en toi, calice de beauté, mesurée en décibels. Belle, belle. Les notes vibrent, résonnent, te rappellent ces concerts où tes battements suivaient le rythme des baguettes, les tons de la basse, les hurlements des chanteurs. Les larmes qui roulent sur tes joues, tu les rappelles parfois, elles s'accordent au rythme de la mélodie.
"Me too.."
Ta tête se balance de gauche à droite, pantin désarticulé, ne vivant que pour suivre ce rythme, continuer cette danse qui se déroule sans toi.

3 :

Tout me lasse. Tout me laisse. J'attends que mon nom me revienne. Cet espoir comme étendard, je l'oublie peu à peu. Suis-je redevenue ce que j'étais, celle que je pensais avoir tué à coup de rochers, de gravats dans la gorge ? Celle qui se laissait faire, celle qui perdait ? J'ai trop donné pour être ce fantasme inanimé à nouveau, cette fille lascive qui ne vit plus pour elle, qui crève jour et nuit à petit feu, qui aime, qui crie, qui danse, qui va là où son esprit la guide sans écouter sa raison.
I'm just falling apart again. Look at me, I'm sobbing like a child.
Oh, how good it felt. I forgot, I need to forget, I do have to forget. What if this whole fantasy is a lie, a life, a universe itself ? What if I just need to open my eyes to cry, to wander in the woods and die ? Your utopia is not mine, is not ours, is not anyone's but yours. And mine is not unique, mine is not rare, mine is kind of stupid. Time is not going to run back in my arms and let me twist it like a rainbow.
J'ai juste cette envie subite de tout plaquer, de vivre au jour le jour pour ne rien regretter, ne pas voir le futur, ne pas voir le passé. Etre qui nous sommes est-il si dur ? Je suis une luciole. Nous nous compliquons trop la vie, elle l'est déjà bien assez. J'énonce des évidences, en voici une autre qui tend de la déraison. Une vie doit être reprise en mains tant qu'il en est encore temps. Point de larmes, point de cris ; ne me repêchez pas encore, laissez-moi couler quelques jours ou secondes. Je quitte le navire.